AUJOURD'HUI ET DEMAIN
HOMMAGE à PAUL DIEL
(1893 - 1972)


Paul Diel, né à Vienne (Autriche) est mort à Paris le 5 janvier 1972.

Quarante ans après, son oeuvre entièrement publiée aux Éditions Payot, s'est accrue depuis 2007 de quatre ouvrages composés d'inédits: "Le besoin d'amour","Science et foi", "Angoisse et joie". Et "Ce que nous disent les mythes" dont la sortie coïncide avec cet anniversaire.On trouvera  en fichier joint la présentation par l'éditeur de cet ouvrage. Celui-ci sera suivi en 2013 par la publication de nouveaux inédits sous le titre "La démarche introspective".

En hommage à Paul Diel, nous reprenons ici la Chronique que lui consacra le grand écrivain André Chamson dans le Figaro du 25 janvier 1972, suivie de sa  biographie, Le singulier et l'universel,  par  Armen Tarpinian, ainsi que le riche entretien ci-contre du Dr Cyrille Cahen interrogé par la Revue "Commencements". Suivront une toute première recension de cet ouvrage sur le Web (Tournezlespages' s Blog), et en pièce jointe sa présentation par l'éditeur.

 DANS CE MONDE INATTENTIF

PAUL DIEL vient de mourir. Les Journaux l'ont annoncé. Mais qui connaît cet écrivain, ce philosophe. Quelques amis, quelques admirateurs. Dans ce monde inattentif qui est le nôtre, il est bien loin, en tout cas, d'avoir la notoriété d'un chanteur sans voix. Pour moi, j'ai eu la chance de le connaître et j’en mesure aujourd’hui le prix... Il y a des années, déjà, que des amis m'avaient envoyé La Peur et l’Angoisse et, du premier coup, je fus accroché par ce livre. II y avait là une pensée originale et forte, un souffle large. Je fus surtout frappé par la grande fresque poétique qui sert de prélude à l'ouvrage, genèse de la psyché à partir du noyau de la vie originelle, de la cellule primordiale, première porteuse de la vie. Le mystère de l'animation une fois admis - et comment ne pas l'admettre et l'admettre en tant que mystère ? Diel nous montrait dans la diastole et dans la systole de l'angoisse et de la satisfaction vitales, la pulsation même de l'esprit. De cette première pulsation, il nous menait, par évolutions successives, jusqu'au cœur même de l'intelligence moderne, dont la complexité contenait toujours la contradiction originelle et son antagonisme créateur.

Ce psychologue, dont l'œuvre s'ouvrait par cette vision de poète, suivait ainsi l'enchaînement des causes et des effets, sans jamais perdre le contact avec les mouvements de son propre esprit, et raisonnait sur l'esprit en le regardant vivre au fond de lui-même. C'était assez pour donner à un romancier le désir de connaître ce philosophe. Et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Diel.

C'est chose rare qu'un homme voué — et entièrement voué - à la vie de l'esprit. Plus rare encore l'aventure d'un esprit qui tente de se pénétrer lui-même et, dans sa quête objective de la vérité, ne perd jamais le contact avec ce que sa propre vie — son point d'impact avec la vie universelle — peut lui apprendre. C'est ce que j'ai trouvé chez ce théoricien des « motivations ».

Quel romancier, familier de l'effraction psychologique, ne serait séduit par les perspectives ouvertes par une semblable pensée ? Je l’ai vivement senti un jour où j'amorçais le portrait d’un jeune garçon en faisant ressortir une « fausse motivation » qui me semblait évidente. Diel, alors, de question en question, reconstitua tout le paysage intérieur de ce personnage que je connaissais fort bien et qu'il n'avait jamais vu. On aurait dit un de ces paléontologues qui, à partir de quelques vertèbres ou d'un fémur, reconstituent tout un animal disparu.
Mais Diel n'était pas un de ces mécaniciens de la psyché qui se contentent d'en démonter les fragiles machineries. Sa recherche s'insérait dans des perspectives plus larges, et c'est ta totalité de la vie psychologique qu'il s'efforçait de saisir.

Ce n'est pas assez dire ! Il ne suffit pas de comprendre. Il voulait agir aussi, car toute lumière est source de vie, et tout véritable psychologue est aussi un thérapeute.
Au-delà même de cette thérapeutique, la psychologie de Paul Diel porte en elle un pouvoir de redressement, d'accomplissement et de plénitude. Elle nous enseigne qu'au-delà de la morale, et des morales, il y a une harmonie de l'esprit et que cette harmonie est la plus haute fin de la condition humaine. Rien de tout ce que je viens d'écrire ne peut donner une idée de ce qu'était la conversation de Paul Die!, et son pouvoir de persuader, et sa présence... C'est surtout sur cette présence perdue que j'ai voulu écrire cette chronique*.

André CHAMSON. De l’Académie française

 

  VIE DE PAUl DIELLE SINGULIER ET L'UNIVERSEL

A la différence de Freud, d’Adler et de Jung, dans la lignée desquels le plaçait Henri Wallon, Paul Diel, psychologue français d’origine autrichienne (1893-1972), n’a pas, en premier lieu, élaboré sa conception du fonctionnement psychique à partir de la souffrance d’autrui. Il n’était pas médecin : il fut, on le verra, son premier patient... Philosophe de formation et passionné de science, il était aussi poète et avait eu l’ambition de devenir romancier. Sa correspondance avec Musil ou Schnitzler témoigne de son intérêt pour la littérature.
C’est au cours de l’élaboration d’un roman dans lequel il voulait concentrer l’essentiel de son expérience et de ses interrogations qu’il découvrit l’œuvre d’Adler puis celle de Freud. Il y trouva un éclairage salutaire sur les motivations qui le tourmentaient et, sans sous-estimer ce qu’il avait pu apprendre des philosophes et plus encore des grands découvreurs d’âme de la littérature — les tragiques grecs, Shakespeare, Cervantès, Dostoïevski, Zola — il prit la décision de faire œuvre de psychologue.

 Prenant en compte la notion d’inconscient et de refoulement chez Freud et celle des sentiments d’infériorité et de supériorité - condensés dans la notion de « politique de prestige » - chez Adler, il s’investit dans un travail d’auto-analyse méthodique, découvrant la causalité secrète de sa souffrance (il dira plus tard la légalité, les lois du psychisme). C’est la tendance à l’évasion imaginative et à la fausse justification de soi-même - « péché originel de la nature humaine » - qu’il repérait ainsi en lui-même. Il décrira plus tard les méfaits individuels et collectifs que cette tendance entraîne, et le bienfait d’apprendre à s’en libérer.

 Sa décision essentielle tint dans ces quatre mots : ne plus me mentir. Il avouait même s’être dit « me comprendre ou me pendre ». La lecture d’Adler lui fit mettre le doigt sur ce qui déterminait de façon contradictoire, ambivalente, beaucoup de ses sentiments et de ses comportements : la quête obsédante de l’estime d’autrui, accompagnée du doute sur lui-même et de la fuite dans des imaginations compensatrices et dans des justifications faussement apaisantes. « Quel est ce névrosé dont parle Freud ? » s’était-il demandé. Question analogue à celle posée par le Sphinx à Œdipe. Mieux qu’Œdipe, peut-on dire, il sut répondre : « Cet homme, c’est moi ». « Je serais devenu paranoïaque sans ce regard nouveau, volontaire et méthodique sur moi-même », disait-il. Il comprit que l’homme reste le jouet de ses motivations tant qu’il n’en saisit pas les racines et le sens. Élucidant son propre parcours, il comprit la nature de la souffrance que peut vivre l’enfant : l’insuffisante réponse à ses vrais besoins de sécurité, d’amour et d’estime, ses frustrations, la révolte-soumission née de son désarroi. Mais il comprit aussi comment l’enfant accroît lui-même ce désarroi par sa fuite dans les rêveries et les fausses justifications.

 Il appellera fausse motivation cette tendance à s’évader de soi-même et à se duper subconsciemment. Il n’avait eu, en effet, qu’à revenir à sa propre histoire : celle d’un enfant né à Vienne d’un père inconnu, d’une mère aimante mais contrainte de le placer très tôt dans un orphelinat religieux aux mœurs ascétiques et répressives. Il retrouva avec bonheur à 13 ans une vie commune avec sa mère, mais celle-ci mourut un an après. Il fut sauvé de l’abandon complet par un tuteur attentif, père de 5 enfants ; ceux-ci ne réagirent pas sans jalousie à l’arrivée de cet intrus… Aussi choisit-il, après avoir réussi son baccalauréat, de vivre en toute indépendance, au prix, il est vrai, d’une très grande pauvreté. Une grave blessure au bras survenue au cours d’un duel d’étudiants, encore à l’honneur dans la Vienne de 1910, lui valut de longs séjours à l’hôpital ; il les évoquait comme de longues haltes, bénies, qui lui permettaient de s’adonner avec insouciance à l’étude de la philosophie et des sciences. Cette infirmité lui valut aussi d’échapper à la première guerre mondiale.

 Grâce à sa femme, française, il put, en 1938, quiiter l’Autriche devenue nazie. Venu en France, il dut passer les années de guerre au camp de Gurs où le régime de Vichy regroupait les étrangers considérés comme indésirables. Il réussit malgré tout à remplir des cahiers entiers de ses recherches sur le symbolisme des mythes. Avec l’appui d’Einstein, qui dès 1935 avait reconnu l’importance de son apport (« Votre œuvre est un remède à l’instabilité éthique de notre temps » lui écrivait-il), il entra en 1945 au CNRS dans le Laboratoire de Psychobiologie de l’enfant que dirigeait Henri Wallon

 À 54 ans, en 1947, après beaucoup d’essais infructueux de publication de ses premières œuvres écrites en allemand, il publia "Psychologie de la motivation" aux Presses Universitaires de France. Il avait eu la possibilité d’exercer et de développer les applications psychothérapiques de sa méthode introspective à l’hôpital central de Vienne, dans le service d’orthophonie, puis à Paris à l’hôpital Sainte-Anne dans le service du Pr. Claude, et par la suite chez H. Wallon. Celui-ci témoigna avec force de ses succès thérapeutiques auprès des enfants et des adolescents pré-délinquants de l’après-guerre.

De ce parcours singulier, Paul Diel sut tirer des propositions universelles, offertes à l'expérience de chacun, sur ce qui peut conduire l’être humain vers l’angoisse ou vers la joie. La vie de Diel a été un modèle de "résilence", nous dirait aujourd'hui Boris Cyrulnik. On pourrait même ajouter que sa théorie et sa pratique psychologiques, fondées sur le socle de la "recherche de satisfaction", nous permet de comprendre comment s'opère cette résilience face aux pires malheurs : comment en développant à la fois ses forces d'acceptation et d'action, le sujet "tricote", selon le mot de de Cyrulnik, sa réémergence vers l'apaisement de l'angoisse, la confiance en soi et en autrui, sources de la joie de vivre.*
                                                                                                                                         
Armen TARPINIAN

 A.Tarpinian, De l'angoisse vers la joie. Psychothérapie de la motivation", in " Vivre s'apprend. Refonder l'humanisme", Editions Chronique Sociale, 2009.

 

 CE QUE NOUS DISENT LES MYTHES

"On ne dira jamais assez de bien de la radio de service publique dans ce rôle de passeur de culture. Lorsque j’ai entendu le compte rendu de cet essai, je me suis immédiatement rendu chez ma charmante libraire _ qui a l’excellente idée d’avoir son échoppe en face de chez moi, -et je ne cesse de m’en féliciter. Car cet ensemble de textes   inédits du psychologue d’origine autrichienne est tout simplement formidable. Le symbolisme enfin libéré de sa gangue de traditions esotériques de mauvais aloi mais passé à la moulinette des découvertes sur le moi, le surmoi, le ça qui agite le XXè siècle.

Paul Diel a bien évidemment travaillé sur les mythes grecs mais il a aussi visité l’empire jusque là inexpugnable de la religion chrétienne, de manière beaucoup moins hystérique que Freud quelques décenies auparavant. Car ce qui fait la valeur du travail de Diel c’est la distance et la finesse de l’analyse. Le psychologue n’a de compte à régler avec personne ce qui donne à son travail une grande profondeur. Désamorçant la portée polémique de son travail, il analyse, explique avec beaucoup de précision et sans aucune pédanterie le cheminement de son travail.

Avec la trilogie des archétypes, Diel revient également sur le travail des grandes figures de la profonde mutation de notre rapport à nous même, et particulièrement sur le travail de Jung et c’est là que l’auteur établit le lien entre l’inné et l’acquis, entre le psychique construit et les schémas mentaux hérités. Anima et Persona, les jumeaux parfaits  .

Dans le dernier texte présenté ici, psychologie et art, Diel nous promène dans l’opposition entre art comme activité au-delà de la personne et art utilitariste pour nous rappeler que comme toutes nos activités l’art est d’abord le produit de notre intense et permanente activité psychique. Ce qui en fait toute sa valeur, mais également toute sa fragilité.

L’ensemble de textes publiés dans différentes revues il y a plus de 60 ans est totalement moderne et passionnant. Paul Diel est sans nul doute ma découverte de ce début d’année et un livre qui ne quittera pas de sitôt mon sac..."      

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ECLAIRAGES
Revenir au désir essentiel
Dr Cyrille Cahen

REVUE COMMENCEMENTS
N° 2, octobre 2011
Entretien avec le Dr Cyrille Cahen.

Commencements :

Docteur Cahen, l’on constate aujourd’hui un malaise chez beaucoup de gens, alors même qu’ils sont matériellement privilégiés. Certains vont jusqu’à abandonner des choses que notre époque juge désirables pour vivre d’une manière totalement différente, plus frugale, et ils s’en trouvent heureux. Il nous semble que Paul Diel a des clés pour nous aider à comprendre ces réajustements de « l’écologie personnelle » et pour apprendre comment en restaurer l’équilibre...

Cyrille Cahen :

Diel ne parlait pas d’écologie, à l’époque on n’utilisait pas ce mot, mais le sens est bien proche. Le maître mot de Diel est l’harmonie– où l’on peut très bien « loger » écologie et équilibre. Diel avait cette particularité, que certains ont critiquée, d’utiliser peu de mots, parce qu’il ne voulait pas jouer de manière littéraire avec les termes. Pour lui, les mots avaient un sens précis, comme en science. Harmonie recouvre beaucoup de choses, évidemment. Peut-être le terme d’harmonisation, plus dynamique, rendrait-il davantage compte aujourd’hui de ce que recherchait Diel. Quoi qu’il en soit, vous êtes parfaitement en droit d’utiliser « écologie », « équilibre », pour vous expliquer à vous-même « harmonie »… L’écologie est quand même la recherche qui vise à rétablir une harmonie dans les productions naturelles de la Terre, n’est-ce pas ?

Comment Diel se représente-t-il la psyché ?

Pour Diel, il y a quatre instances. L’inconscient comprend le fonctionnement dont nous ne sommes pas conscients, celui de notre corps : le fonctionnement végétatif. Diel distingue ensuite le subconscient, où il range comme Freud le refoulé, qui n’est pas ce que nous ne savons pas mais ce que nous ne voulons pas savoirsur nous-mêmes, et le conscient. Il ajoute le sur-conscient : il considère en effet qu’il y a en l’homme une capacité morale à connaître son propre bien, qui n’est pas forcément en rapport avec les injonctions de la société. La notion est un peu analogue à ce que Jung appelle le Soi. C’est l’innovation de Diel : le sur-conscient est une faculté de l’imagination – non pas de l’imagination exaltée mais de l’imagination sublime. C’est le sur-conscient qui a créé les mythes, qui a produit tout le domaine du spirituel, du religieux.

Pour  Diel, l’homme a des désirs de trois natures : matériels, sexuels et spirituels. Il ne fait pas tout dériver de la sexualité, comme Freud, ou de la matérialité comme Marx, ou du spirituel comme certaines religions. Chacun de ces désirs, sous l’effet de ce qu’il appelle « l’exaltation », peut devenir pathologique. L’exaltation est un maître mot chez Diel. Le terme n’est pas négatif dans le langage courant : une cause très noble peut être exaltante. Mais, en l’occurrence, il faut prendre lses  termes dans le sens qu’il leur donne, et ce sens est bien particulier.

C’est avec l’exaltation qu’apparaît la pathologie ?

Oui, et précisément avec ce qu'il  nomme l’exaltation imaginative. Selon lui,  la souffrance vient de l’écart entre l’imagination exaltée et la réalité, la forme la plus dangereuse de l’exaltation imaginative étant celle qui porte sur soi-même. Ce qu'il a appelé d’un terme qui, aujourd’hui, a une résonance un peu religieuse et archaïque : la vanité. La vanité, c’est l’estime de soi devenant, par phénomène d’exaltation imaginative, la surestime de soi. Alors joue ce que Diel a appelela loi de l’ambivalence : à un excès dans le psychisme correspond nécessairement un excès inverse. Celui qu’il appelle le « nerveux » – le névrosé, celui qui souffre non pas comme tout un chacun des accidents de la vie, mais qui souffre intérieurement de ce qu’il est, de son impuissance envers la vie, de ses contradictions internes - celui-là souffre de vanité contrastée par la culpabilité. La culpabilité essentielle, capacité de s’autocritiquer de manière pondérée, va s’exagérer chez le névrosé en « culpabilité exaltée », état, par exemple, de quelqu’un qui se sent mal dans sa peau et se sent coupable de se sentir mal dans sa peau. 

Et cela va affecter, si nous avons bien compris, sa relation aux autres ?

Diel ne sépare pas la relation de soi à soi de la relation de soi aux autres. La première conditionne la seconde. A l’estime de soi correspond l’estime de l’autre. A la capacité de critique de soi correspond la capacité de critiquer l’autre de manière positive. Et si vous vous détestez vous-même, vous allez idolâtrer les autres ou les détester… Heidegger l’a bien vu. Freud aussi. Diel n’a jamais cité Heidegger, mais je trouve qu’il y a beaucoup d’analogies entre leurs  deux pensées, Heidegger disant que l’être - le Dasein - est un Mitsein – un « être avec ». Nous ne sommes pas des êtres isolés. Il ne s’agit pas seulement de vie sociale et de relations avec nos semblables : nous portons les autres, l’image des autres, en nous. Quand je pense à moi-même, quand je modifie l’image que j’ai de moi-même, je modifie en moi l’image des autres.

La vanité correspond à la surestime de soi et ce que Diel a appelé la sentimentalité correspond à la surestime de l’autre, qui peut aussi être suscitée par la dévalorisation de soi (culpabilité exaltée. Par sentimentalité, il faut entendre un sentiment d’infériorité par rapport à l’autre, donc une surévaluation de l’autre. Or, par le jeu de l’ambivalence, la sentimentalité conduit à l’accusation de l’autre. En effet, du point de vue du névrosé, l’autre ne lui rend pas assez justice - dans la vanité, on a l’impression que les autres ne nous rendent jamais justice.

Le sujet « tombe » ainsi dans la nervosité.  Cet état se concrétise selon Diel par la « tâche exaltée » : une sorte de vocation imaginative selon laquelle le sujet aspire, en se référant à tel ou tel modèle, à réaliser quelque chose qui est en fait hors de sa portée. Ce rêve est le fruit de la vanité. Comme le sujet ne parvient pas à le réaliser, il éprouve de la culpabilité, de la sentimentalité envers ceux qui y parviennent et il accuse ceux qui, pense-t-il, l’empêchent de réaliser son aspiration.

Diel emploie aussi, toujours dans un sens qui lui est propre, le terme « banalisation » …

Nervosité égale exaltation vers l’esprit, banalisation égale exaltation vers le matériel. L’exaltation vers l’esprit, c’est vouloir poser des questions insolubles, vouloir vivre en pur esprit, en négligeant complètement les aspects matériels, vouloir l’ascèse, vouloir déchiffrer la clé de l’univers… L’autre exaltation, qui est la banalisation, c’est l’exaltation des désirs multiples. Comportement de celui, par exemple, qui met toute son énergie dans la consommation ou dans la sexualité… La banalisation, c’est l’oubli de l’esprit, de la dimension du sens de la vie, c’est une déviation de ce sens, qui fait mettre tout le sens de la vie dans l’acquisition de biens matériels, la sexualité, la jouissance.  

Un détournement du sens de la vie, en quelque sorte ?

Oui, cela me semble très juste… Mais ce n’est pas une condamnation de la consommation ou de la sexualité. Le détournement consiste à mettre tout le sens de la vie dans la matérialité et la sexualité. … C’est ce à quoi vous avez fait allusion au début, à propos de ces gens qui finalement sont parvenus à un certain dégoût, à force de comportements d’acquisition et de jouissance. Il y a certainement de l’agrément à la consommation, mais si elle est le seul élément de notre vie, on arrive finalement à une vie qui n’a pas de sens. La consommation, c’est sans fin, la sexualité peut être sans fin aussi. Cela ne suffit pas à combler… On arrive à définir négativement, par le manque, ce que Diel appelle le désir essentiel, et qui n’est pas du tout, comme dans certaines théories ascétiques, la renonciation à la matérialité et à la sexualité, mais la maîtrise de celles-ci. Pour Diel, le sens de la vie, c’est l’harmonisation des désirs.

Cette recherche d’harmonie, c’est ce qu’il appelle la motivation essentielle. L’harmonisation des désirs consiste à vivifier le désir essentiel, dont la fonction est de maîtriser les désirs multiples que nous avons tous et qu’il ne s’agit pas de condamner. Toutefois, il y a un désir essentiel, plus fort, plus central, que les désirs multiples, qui est la tension vers le besoin d’harmoniser ces derniers. L’énergie des désirs multiples peut se concentrer dans le désir essentiel. Dans l’autre sens, l’énergie du désir essentiel peut se diversifier dans les désirs multiples. Evidemment, l’harmonisation ne peut se faire que si les désirs ne sont pas exaltés

Ne sommes nous pas aujourd’hui dans une forme de société qui conspire à ce que nos désirs multiples masquent le désir essentiel ?

C’est cela. La banalisation prime. Prenons comme exemple l’architecture. La construction de blocs de béton, afin de loger des gens – de fait comme du bétail - a typiquement oublié la référence à l’esprit. Un architecte dont l’art serait animé non seulement par le besoin matériel mais aussi par l’esprit, tiendrait compte de la beauté, de la façon dont les gens vont vivre – le Corbusier a essayé cela – et de leurs besoins, pas seulement d’avoir des toilettes qui fonctionnent, du chauffage et de l’eau courante, mais de leurs besoins en matière de vivre ensemble, de sociabilité, de lieux de communication. L’architecture de l’après-guerre, qui a une si grande responsabilité dans les troubles de la banlieue, n’a répondu qu’à un impératif intellectuel de loger les gens avec un confort et un nombre de mètres carrés tels qu’ils ne soient plus dans des taudis et... qu’ils nous laissent tranquilles. On n’a pas tenu compte de l’âme des gens, parce que l’âme, ce n’est pas quelque chose de matériel et, dès lors, on s’en moque. C’est typiquement une banalisation : un exercice d’intérêt, coupé de l’esprit. On voit les conséquences et les résultats : les gens réclament une vie dans laquelle il y ait autre chose. La simple matérialité aboutit à une frustration de l’âme.

Ce serait la responsabilité du philosophe, du politique, de prendre en compte cela ?

Oui, de tenir compte des désirs multiples et du désir essentiel. Les troubles ne tiennent pas seulement au chômage, au racisme, etc., ils tiennent aussi au cadre.

A titre personnel, comment ne pas s’égarer, comment aller vers sa vie ?

Pour Diel, la souffrance physique est le signal que quelque chose ne va pas. Si l’on n’avait pas la sensation de brûlure, on mettrait sa main dans le feu et on la perdrait. On la retire. C’est pareil sur le plan psychique. L’avertissement est la souffrance. Dès lors, l’idée n’est pas de se conformer à un modèle d’équilibre. Ce qui va nous pousser à chercher quelque chose d’autre, c’est la souffrance, l’insatisfaction. Ces gens qui semblent avoir tout ce qui leur faut, qui semblent avoir conquis ce qu’ils voulaient – aisance matérielle, etc., - sont, au fond, tristes, en tous cas insatisfaits, et cela peut pousser certains à changer de vie pour échapper à la banalisation. La souffrance peut venir aussi de la nervosité - par laquelle je ne peux pas, ou plus, accéder aux désirs multiples. Elle est symbolisée par le supplice de Tantale – tout est hors de ma portée, j’essaie de saisir les choses et elles s’éloignent. C’est un symbole très parlant de la nervosité : je vois les autres jouir de la réalité et je n’arrive pas à en jouir.

En outre, dans la société actuelle, on apprend très tôt à être en concurrence avec tout le monde…

Exactement. De la maternelle aux grandes écoles. Si la nervosité crée le malheur individuel par la frustration qu’elle provoque, la banalisation crée le malheur collectif par la concurrence qu’elle engendre.

Comment faire cheminer ces idées dans l’éducation ? Développer chez l’enfant non seulement les cinq sens mais aussi le sens de l’autre…

J’aime bien cette expression. Et il ne s’agit pas d’un altruisme sacrificiel. Je tiens l’autre comme existant au même titre que moi j’existe – voilà qui est enrichissant. C’est ce que propose Diel et ce n’est pas quelque chose de mortifiant. Initialement, il y avait aussi cela dans la religion, mais elle s’est dogmatisée pour devenir une religion du sacrifice. Diel a une expression qui donne un bon axe, c’est celle d’« égoïsme conséquent ». Ni l’altruisme – les autres comptent plus que moi – ni l’égocentrisme – il n’y a que moi qui compte - ne sont positifs. Plus je me fais du bien à moi-même essentiellement, plus cela a de conséquences positives sur les autres.

L’égoïsme conséquent va bien sûr contre toutes les idéologies – celle du sacrifice et celle de la souveraineté du moi - qui laissent sur le bord du chemin ceux qui ne sont pas « adaptés ». Le moi qui ne pense qu’à soi, le moi égocentrique est haïssable. Mais la réalisation de soi n’est pas quelque chose de négatif, si l’on y inclut la relation avec les autres. J’ai à m’occuper de moi, mais pas comme si j’étais seul à exister - de moi sous tous mes aspects, y compris du moi qui veut aimer et être aimé. L’amour n’est pas sacrifice. C’est un sentiment enrichissant.

Diel parle aussi d’évolution…

Oui, c’est la tâche essentielle. Pour cela il faut se référer à la vision philosophique de Diel, fondée sur la distinction entre esprit et matière. Diel ne sépare pas la matière de l’esprit, il en fait deux pôles pour s’expliquer la vie… Si la fonction de l’esprit est de spiritualiser la matière, l’esprit, lui, doit se matérialiser. C’est comme cela qu’il explique l’évolution. Il fait une distinction entre l’esprit et l’intellect. L’intellect a la compréhension du monde par les causes et les effets, l’esprit s’occupe du sens. Diel a une métaphore : l’intellect est comme un verre plat qui laisse passer la lumière sans la déformer, l’esprit est comme une loupe qui concentre la lumière en un point. L’esprit crée la science non pas en tant que technique, mais comme tentative de comprendre l’univers. Il est d’origine sur-consciente, il crée la philosophie, les religions, etc. L’esprit pose la question essentielle du sens de la vie, les questions métaphysiques, la question des fins dernières…

Comment Diel pose-t-il la question de Dieu  ? Y apporte-t-il une réponse ?

On peut résumer la métaphysique de Diel comme la distinction entre mystère et apparition. Pour Diel, tout ce que nous percevons, tout ce que nous concevons, tout le contenu de notre conscience, tout ce que nous pouvons appréhender, constitue ce qu’il appelle l’apparition – le concret, la réalité. L’existant, comme  dit Heidegger. Mais d’où vient cela ? Et quel est notre sort après la mort ? Diel ne dit pas : « c’est le néant », il dit : « c’est le mystère ». L’esprit humain est une création de l’évolution. Il est apparu évolutivement sur Terre, mais il ne sait pas expliquer d’où il vient. On ne peut pas dire que Diel soit un athée, dans la mesure où il s’est beaucoup préoccupé de la religion, non pas en homme de religion mais en esprit, pour qui la religion est une mythologie.

La religion répond à un désir, à un besoin de circonscrire le monde. Freud a écrit un ouvrage intitulé L’avenir d’une illusion - l’illusion en l’occurrence étant Dieu. Pour Freud, Dieu est la projection dans l’absolu de l’image paternelle…. Et cette création a un peu un caractère pathologique. Dans son livre très important qui s’appelle La divinité, Diel répond à Freud : « Non, Dieu n’est pas une illusion, Dieu est un mythe, il est la réponse imagéeà à la question sans réponse mais qui se pose nécessairement ». La formule est précise et résume bien la pensée de Diel.

 Pour nombre de philosophes, Dieu est une vieille lune et on n’en parle plus. Diel dit tout autre chose en évoquant Dieu comme un phénomène fondamental, mais à condition de comprendre qu’il est une image régulatrice, une image que l’homme est obligé de se former, dont il a besoin, à condition de ne pas prendre cette image pour une réalité. Il emploie beaucoup l’expression « comme si ». Le monde est organisé non par un Dieu bienveillant   (c’est Diel qui parle, chacun peut penser ce qu’il veut…), mais comme si une intelligence supérieure l’avait « fait » - ce que des Américains ont nommé le « dessein intelligent » (intelligent design).

Le vrai mystique, au sens de Diel, n’est pas un croyant. C’est celui pour qui le sentiment du mystère est intense. L’expérience mystique est celle qui fait éprouver que l’on est soi-même une création du mystère. On peut penser aussi à la question de Leibniz : pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? On peut la considérer comme une question intellectuelle, on peut aussi la prendre comme l’expression d’une émotion. Nous pouvons voir le monde comme « allant de soi » ou bien voir que le mystère est partout, qu’il n’est pas « au bord » de la vie, mais que la vie elle-même est un mystère, auquel la grande poésie est sensible. L’art est en grande partie une saisie du monde qui rend sensible ce côté mystérieux – les choses ne vont pas de soi… Chez Diel, c’est ce sentiment du mystère qui a le pouvoir harmonisateur. Par rapport à l’origine mystérieuse de tout, les choses particulières prennent moins d’importance.

C’est un écho aux questionnements d’Einstein qui disait : « Le plus inexplicable au monde, c’est que le monde soit explicable ». Einstein a lu Diel avec le plus grand intérêt et lui témoignait une grande admiration. Il lui disait, par exemple : « Votre pensée apporte un remède essentiel au mal de notre époque ».

                                     Propos recueillis par Pierre Mirailles.

Voir également :

http://indisciplineintellectuelle.blogspirit.com